Le rêve de Jovenel Moïse

imageQuelques jours après son installation, le Premier ministre Jack Guy Lafontant a distribué une feuille de route à chacun des ministres de son gouvernement. Ces feuilles de route complètent en partie sa déclaration de politique générale qui demeurait vague à bien des égards. Cependant, ces différents documents risquent de diluer les deux objectifs ultimes que devrait poursuivre l’action gouvernementale en Haïti : réduire la pauvreté et les inégalités sociales.

En effet, la déclaration de politique générale constitue l’acte par lequel le Premier ministre engage la responsabilité du gouvernement sur son programme. Il se trouve qu’il n’est pas sensé avoir de programme propre. C’est plutôt le président de la République qui en a un, lui qui a fait campagne autour d’un programme qui a reçu le support populaire à travers le suffrage universel. Ainsi, la déclaration de politique générale doit viser à opérationnaliser la vision du président de la République. Quelle est cette vision ?

Le président Jovenel Moïse n’a cessé de le répéter. Il rêve de « mettre ensemble la terre, l’eau, le soleil, les femmes et les hommes pour améliorer le bien-être collectif.» Évidemment, comme nous l’avons déjà mentionné, cette formule mérite d’être complétée puisqu’il lui manque les deux éléments les plus importants : le capital et la technologie. Il n’existe aucune combinaison efficace possible entre les éléments mentionnés par le chef de l’État en l’absence du capital.

Et la technologie représente le savoir-faire qui doit être utilisé pour exploiter efficacement les divers inputs (ou matières premières) identifiés afin de produire un output susceptible d’accroître le bien-être collectif. Et malheureusement, à ce niveau, la déclaration de politique générale et les feuilles de route restent encore muettes.

Aussi la feuille de route du ministère de l’Économie et des Finances devait-elle préciser clairement les mesures à envisager en vue de mobiliser le capital et de rendre accessible la technologie nécessaire à une utilisation efficace de la terre, de l’eau, du soleil, des hommes et des femmes.

Réduire la pauvreté et les inégalités : les ultimes priorités

Le deuxième aspect du rêve du président Moïse consiste à améliorer le bien-être collectif. Comment y parvenir ? Pour bien répondre à cette question, il faut d’abord s’intéresser au concept du bien commun. À cet effet, le texte de Noam Chomsky sur ce sujet est d’une importance cruciale. Chomsky remonte à l’ouvrage d’Aristote intitulé Politique pour mieux l’appréhender.

Pour Aristote, la démocratie doit nécessairement être participative et viser le bien commun. Or, en Haïti aujourd’hui, les intérêts individuels priment souvent les intérêts collectifs. Pour bien fonctionner, Aristote pensait qu’une démocratie doit veiller à ce que tous les citoyens puissent jouir d’une fortune moyenne suffisante et d’un accès durable à la propriété. Pour lui, un régime ne peut être qualifié de démocratique si les inégalités entre les riches et les pauvres sont trop criantes.

Aristote insistait sur le fait que si un régime parfaitement démocratique compte une minorité de citoyens très riches et un grand nombre de pauvres (comme c’est le cas en Haïti), ces derniers risquent d’exercer leurs droits pour déposséder les nantis. À cette situation préoccupante, il existe deux solutions : Limiter la démocratie ou réduire la pauvreté. Par le passé, les politiciens haïtiens ont souvent opté pour la première solution à travers notamment des coups d’État sanglants supportés par des nantis inquiets et/ou menacés. Mais l’histoire haïtienne démontre aussi qu’il ne s’agit pas de la meilleure solution. D’autant plus qu’aujourd’hui, cette option n’est plus envisageable.

Les ultimes objectifs de tout programme politique aujourd’hui en Haïti demeurent donc la réduction de la pauvreté et des inégalités entre les riches et les pauvres comme le suggérait Aristote; ce de façon à augmenter la cohésion sociale. Ces objectifs devaient constituer l’épine dorsale du programme du président Moïse et de la déclaration de la politique générale du Premier ministre Lafontant.

Le rêve du président Moïse d’améliorer le bien-être collectif passera nécessairement par la réduction de la pauvreté et des inégalités sociales. Et comme le bien-être est un concept assez flou et subjectif, ce serait raisonnable de le remplacer par la réduction de la pauvreté et des inégalités qui sont facilement quantifiables. Ainsi, réduire la pauvreté absolue de 78 % à 60 % durant un mandat de 5 ans serait une excellente performance. Elle le serait davantage si ce taux tombait à 50 % en 10 ans. Les différentes administrations à venir devront également axer leurs programmes essentiellement sur la réduction pérenne de la pauvreté.

Avec ces indicateurs, publiés par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), on pourra facilement évaluer la performance des différents gouvernements. Bien entendu, il faut éviter les politiques populistes de réduction de la pauvreté. Par exemple, le gouvernement Lamothe prétendait avoir réduit la pauvreté à travers son programme Ede Pèp en fournissant une enveloppe allant de 400 à 800 gourdes à certaines familles pauvres.

Pourtant, à son départ de la Primature, faute de moyens financiers, le programme s’est arrêté et les bénéficiaires retournaient à la case de départ. Ils deviennent encore plus pauvres puisque le coût de la vie a entretemps augmenté, en partie à cause du déficit budgétaire généré par ces programmes. En clair, ceux-ci augmentent la pauvreté sur le long terme.

La croissance comme moyen de lutte contre la pauvreté

La meilleure façon de combattre la pauvreté est de promouvoir la croissance économique. Dans son rapport 2002 consacré aux luttes efficaces contre la pauvreté, la Conférence des Nations unies pur le commerce et le développement (CNUCED) préconise la croissance économique soutenue comme moyen de réduire la pauvreté, en particulier l’extrême pauvreté.

Sur le plan microéconomique, rappelons-le, Angus Deaton et Jean Drèze, dans un article intitulé « Poverty and Inequality in India : A Reexamination », ont noté une réduction substantielle du pourcentage de la population indienne vivant au-dessous du seuil de pauvreté lors des périodes de forte croissance. La diminution étant plus importante dans les zones urbaines que dans les zones rurales. De 22.5 % en 1987/1988, le ratio des pauvres en zone urbaine passe à 17.8 % en 1993/1994 et à 12 % en 1999/2000 pendant que le taux moyen de croissance sur la décennie 70/80 s’élevait à 0.77 % contre 3.91 % entre 80/90 et 3.22 % la décennie suivante. En zone rurale, les pourcentages de pauvres s’élèvent respectivement à 39 %, 33 % et 26.3 %.

Quant à la répartition de la richesse nationale en vue de réduire les inégalités sociales, il s’agit d’une problématique différente de la croissance économique. Jean-Jacques Dessalines la posait déjà clairement au lendemain de l’indépendance : « Et les pauvres Noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien ?». La croissance et sa redistribution demeurent deux problématiques distinctes bien que liées, puisqu’une trop grande inégalité peut constituer une menace pour la durabilité de la croissance.

Pour réduire les inégalités entre les riches et les pauvres, il faut investir dans le capital humain pour augmenter la qualité de la main-d’œuvre chez les familles pauvres. Cela se fera à travers la mise en place d’un réseau d’écoles publiques performantes à tous les niveaux : préscolaire, primaire, secondaire et universitaire. Il faut aussi rendre accessibles les soins de santé et les services sociaux de base. Et puisque cette politique d’investissement dans le capital humain améliorera la productivité du travail, elle augmentera la croissance économique future en créant notamment un climat d’apaisement social nécessaire à la création de la richesse.

En ce sens, une politique intelligente de redistribution de la richesse peut s’ériger en politiques de croissance et de développement économiques. Celles-ci permettront à l’État d’augmenter ses recettes en vue de l’accroissement des services éducatifs et sanitaires aux plus démunis. Il s’agit là d’un des mécanismes à travers lequel la croissance économique peut réduire la pauvreté et améliorer le bien-être collectif.

Thomas Lalime

Des idées pour le dévelopement  -nouvelliste

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