Le beau vieux temps

Où est passé ce beau vieux temps ?

J’ai grandi à une époque où il n’y avait pas l’internet. Une époque où il n’y avait ni ordinateur, ni téléphone portable. J’ai grandi à une époque où l’électricité était distribuée par compte-gouttes, au point que j’étais obligé d’aller tous les soirs étudier au Juventud Club de Léogane communément appelé « kay Milo », moi qui n’étais pas de la ville. J’ai grandi à une époque où les livres, des éditoriaux et des analyses de certains grands journalistes comme Jean Léopold Dominique étaient non seulement nos sources de formation, mais les aliments seins qui nourrissaient notre esprit affamé.

Celui qui a beaucoup voyagé, dit-on, a beaucoup su. Gaillard Romain allait plus loin pour dire : « Il n’y a d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé. » Je ne vais pas questionner l’auteur qui disait que celui qui voyage beaucoup, sait beaucoup, encore moins Gaillard Romain. Celui qui voyage beaucoup, voit-il et découvre-t-il beaucoup ? Je n’en disconviens pas. Je me demande si je ne m’arrangerai pas plutôt du côté du proverbe rwandais stipulant : « Celui qui a beaucoup voyagé en sait autant que celui qui a beaucoup étudié ou lu. »

J’ai grandi à une époque où je devais marcher des kilomètres pour me rendre à l’école et pour retourner chez moi. Souvent, je rentrais à la maison, ma chemise me coller sur la peau, à cause de la canicule de 2 heures de l’après-midi. Le lendemain matin, qu’il fît du beau temps ou qu’il plût, c’était avec joie que je reprenais le chemin de l’école parce que, m’étais-je toujours dit, le jeu en valait la chandelle.

J’ai grandi à une époque où il y avait de la seine compétition. A l’école ou à l’église, loin d’avoir été le meilleur, il faut être modeste, je m’efforçais d’être quelqu’un sur lequel les autres pouvaient compter. Dans des examens, mon orgueil était abaissé et mon cœur attristé quand quelqu’un d’autre me prenait la première place.

J’ai grandi à une époque où l’indécence avait ses limites. Que ce soit à la télévision ou à la radio, on ne pouvait pas se permettre de dire ce qu’on veut sous le seul prétexte qu’on était artiste, politicien ou journaliste vedette. J’ai grandi à une époque où souvent, je me demandais l’appartenance politique des journalistes comme Clarence Renois, Bob Lemoine, Jacques Sampeur, Wendell Théodore, Valéry Numa lorsqu’il animait l’émission libre tribune sur radio Vision 2000 et tant d’autres grands journalistes. Ces derniers avaient des cuisines dans lesquelles ils traitaient les informations qu’ils allaient présenter et non des cuisines dans lesquelles ils faisaient les informations. Souvenez de ce spot qui était souvent diffusé au cours de la présentation de nouvelles sur une station de radio dont j’oublie le nom ? « Nou bay nouvèl, nou pa fè nouvèl ».

J’ai grandi à une époque où l’on poussait pour de nouvelles Connaissances à travers des recherches dans l’unique bibliothèque de la cité d’Anacaona, des rencontres avec des associations de jeunesse où l’on discutait des sujets de tout ordre. C’était comme le salon littéraire dont j’avais toujours rêvé de faire partie. Les dimanches après-midi, que ce soit en plein air sur la cour de l’église du Nazaréen de Léogane, que ce soit à l’église Wesleyenne de la rue Lavandière, ou bien à l’église radio Lumière, Chemin de vie ou encore d’autres églises de Dufort, de Darbonne, de Petite Rivière et même de Gressier, nous nous étions réunis pour nous épanouir religieusement et intellectuellement.

J’ai grandi à une époque où, comme leader et parmi d’autres leaders de jeunesse, nous avons encouragé les jeunes à écrire, à travers ce que nous appelions : « Jeu de correspondance ». Les jeux de correspondance que nous organisions souvent pendant les vacances, permettaient à des jeunes d’échanger des lettres dans lesquelles ils pouvaient parler de tout et de rien. Dépendamment de la durée des jeux, des couples en correspondance tombaient souvent amoureux avant même la grande rencontre. Ce qui faisait la beauté de ces jeux, c’était le fait que l’identité des deux personnes en correspondance, une fille et un garçon, était tenue secrète.

J’ai grandi aussi à une époque où les tumultes politiques commençaient. Dans une conversation que j’ai eue, moins d’une semaine de cela, avec un ami de tendance lavalassienne, nous étions au diapason pour dire qu’il n’y avait pas eu sous les gouvernements des Duvalier l’indécence et les dérives que nous constatons à l’heure actuelle. Du rang de Secrétaire d’état au Président, la prise de Parole était rarissime, le Verbe soigneux et le Langage modéré.

Les jours, les mois et les années vont et viennent. Ils partent avec la décence, la tolérance, le respect des autres et les bonnes manières et reviennent avec la jalousie, l’irrespect, la médiocrité, l’intolérance et l’indécence. Est-ce vraiment le temps qui a changé ou bien nous ?

 

Rulio Oscar

 

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